\documentclass{book}
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\hfuzz 1pt


\def\points {%
  .\kern-.03em.\kern-.03em.\hskip .33em plus .22em minus .11em\relax }

\Facies \personae {\ifthenelse {\isempty #1}
                     {}
                     {\ifthenelse {\isopt X}{}{\SpatiumAnte \[{0pt}}%
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                      \ifthenelse {\isopt P} {} {.}%
                      \ifthenelse {\isopt T}
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                         \hskip .33em plus .22em minus .11em}%
                     }%
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\Forma            {\parindent 1em}
\SpatiumSupra     {0ex plus .15ex}


\Facies \[        {\ifthenelse {\isopt b \and \(\not \isopt X\)}
                               {\textit{#1}}
                               {\textit{(#1)}}%
                  }
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\SpatiumAnte      {.33em plus .22em minus .11em}
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\Forma \(         {\centeredfinal}
\Facies           {\itshape}
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\Novus \numerus   \Nacte
\Facies           {\ifthenelse {\equal {#1}{1}}
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\Novus \titulus   \Scene
\Facies           {\textit{SC\`ENE \Nscene*{=+1}}}
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  {\versus
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  }
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\newpagestyle {MainMatterPage} {
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}

\begin{document}

\ExampleTitle [f] {Beaumarchais}{Le barbier de S\'eville}
                  {Th\'eatre Complet\\[.5ex]
                   Biblioth\`eque de la Pl\'eiade, 1957}
\Drama
\persona*[1]{Le Comte}
\persona*[2]{Bartholo}
\persona*[3]{Rosine}
\persona*[4]{Figaro}
\persona*[5]{Bazile\\Don Bazile}
\persona*[6]{La Jeunesse}
\persona*[7]{L'\'Eveill\'e}
\persona*[8]{Le Notaire}
\persona*[9]{L'Alcade}

\cleardoublepage
\thispagestyle {empty}
\pagestyle {MainMatterPage}

\Acte                                      


\(Le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées 
\\sont grillées.\)
\Scene
                                      
\(\1, seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. \\Il tire sa
  montre en se promenant.\)
 
\0 Le jour est moins avancé que je ne croyais. L'heure à laquelle elle a
coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloi\-gnée. N'importe;
il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l'instant de la voir. Si
quelque aimable de la Cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid,
arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je n'ai jamais
parlé, il me prendrait pour un Espagnol du temps d'Isabelle. Pourquoi non?
Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le coeur de Rosine.
Mais quoi! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la Cour offrent
de toutes parts des plaisirs si faciles? Et c'est cela même que je
fuis. Je suis las des conquêtes que l'intérêt, la convenance ou la vanité
nous présentent sans cesse. Il est si doux d'être aimé pour soi-même; et
si je pouvais m'assurer sous ce déguisement\points  Au diable l'importun!

                                \Scene
                                      
\(\4, \1, caché.\)

\4, \[PT]une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un large
ruban : il chantonne gaiement, un papier et un crayon à la main:\]
\begin{chanson} 
\Forma \strophae {02020000}
 Bannissons le chagrin,
 Il nous consume:
 Sans le feu du bon vin
 Qui nous rallume,        
 Réduit à languir,      
 L'homme, sans plaisir,
 Vivrait somme un sot,
 Et mourrait bientôt.
\end{chanson} 
 
\0 Jusque-là ceci ne va pas mal, hein, hein!
 
\begin{chanson} 
\points  Et mourrait bientôt.
 Le vin et la paresse
 Se disputent mon coeur\points  
\end{chanson} 
 
\0 Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y règnent paisiblement ensemble\points  
 
\begin{chanson} 
Se partagent mon coeur.
\end{chanson} 
 
\0 Dit-on se partagent?\points   Eh! mon Dieu, nos faiseurs d'opéras-comiques n'y
regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine d'être
dit, on le chante. \[Il chante.\]
 
\begin{chanson} 
Le vin et la paresse
 Se partagent mon coeur.
\end{chanson} 
 
\0 Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant,
qui eût l'air d'une pensée. \[Il met un genou en terre et écrit en
chantant.\]
 
\begin{chanson} 
Se partagent mon coeur.
 Si l'une a ma tendresse\points  
 L'autre fait mon bonheur.
\end{chanson} 
 
\0 Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ça\points   Il me faut une opposition, une
antithèse.
 
\begin{chanson} 
Si l'une\points   est ma maîtresse,
 L'autre\points  
\end{chanson} 
 
\0 Eh! parbleu, j'y suis!\points  
 
\begin{chanson} 
L'autre est mon serviteur.
\end{chanson} 
 
\0Fort bien, Figaro!\points   \[Il écrit en chantant.\]
 
\begin{chanson} 
Le vin et la paresse
 Se partagent mon coeur;
 Si l'une est ma maîtresse,
 L'autre est mon serviteur,
 L'autre est mon serviteur,
 L'autre est mon serviteur.
\end{chanson} 
 
\0Hein, hein, quand il y aura des accompagnements là-dessous, nous verrons
encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis. \[Il aperçoit
le Comte.\] J'ai vu cet Abbé-là quelque part. \[Il se relève.\]
\1, \[à part\]  Cet homme ne m'est pas inconnu.

\4  Eh non, ce n'est pas un Abbé! Cet air altier et noble\points  

\1  Cette tournure grotesque\points  

\4  Je ne me trompe point; c'est le Comte Almaviva.

\1  Je crois que c'est ce coquin de Figaro.

\4
 C'est lui-même, Monseigneur.
\1                  
 Maraud! si tu dis un mot\points  
\4
 Oui, je vous reconnais; voilà les bontés familières dont vous m'avez
toujours honoré.
\1
 Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras\points  
\4
 Que voulez-vous, Monseigneur, c'est la misère.
\1
 Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avais autrefois recommandé
dans les Bureaux pour un emploi.
\4
 Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnaissance\points  
\1
 Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas, à mon dégui\-se\-ment, que je veux être
inconnu?
\4
 Je me retire.
\1
 Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hom\-mes qui jasent
sont moins suspects qu'un seul qui se promène. Ayons l'air de jaser. Eh
bien, cet emploi?
\4
 Le Ministre, ayant égard à la recommandation de Votre Excellence, me fit
nommer sur-le-champ Garçon Apothicaire.
\1
 Dans les hôpitaux de l'Armée?
\4
 Non; dans les haras d'Andalousie.
\1, \[a]riant\]
 Beau début!
\4
Le poste n'était pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansements
et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de
cheval\points  
\1
 Qui tuaient les sujets du Roi!
\4
 Ah! ah! il n'y a point de remède universel; mais qui n'ont pas laissé de
guérir quelquefois des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
\1
 Pourquoi donc l'as-tu quitté?
\4
Quitté? C'est bien lui-même; on m'a desservi auprès des Puissances.
\begin{chanson}[0]
\Forma \strophae {c}
L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide\points  
\end{chanson}

\1
 Oh grâce! grâce, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là
griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
\4
Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. 
Quand on a rapporté au Ministre que je faisais, je puis dire assez joliment,
des bouquets à Chloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait
des Madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étais imprimé
tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon emploi,
sous prétexte que l'amour des Lettres est incompatible avec l'esprit des
affaires.
\1
 Puissamment raisonné! et tu ne lui fis pas re\-pré\-sen\-ter\points  
\4
 Je me crus trop heureux d'en être oublié; persuadé qu'un Grand nous fait
assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
\1
 Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez
mauvais sujet.
\4
 Eh! mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
défaut.
\1
 Paresseux, dérangé\points  
\4
Aux vertus qu'on exige dans un Domestique, Votre Excellence con\-naît-elle
beaucoup de Maîtres qui fussent dignes\break d'être Valets?
\1, \[a]riant\]
 Pas mal. Et tu t'es retiré en cette Ville?
\4Non pas tout de suite.
\1, \[l'arrêtant\]
Un moment\points   J'ai cru que c'était elle\points   Dis toujours, je t'entends de
reste.
\4
 De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents lit\-té\-raires,
et le théâtre me parut un champ d'honneur\points  
\1
 Ah! miséricorde!
\4 \[XP]Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du côté de
la jalousie.\]
 En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car
j'avais rempli le parterre des plus excellents Travailleurs; des mains\points  
comme des battoirs; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui
ne produit que des applaudissements sourds; et d'honneur, avant la Pièce,
le Café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
efforts de la cabale\points  
\1
 Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tombé!
\4
 Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont sifflé; mais si jamais je
puis les rassembler\points  
\1
 L'ennui te vengera bien d'eux?
\4
 Ah! comme je leur en garde, morbleu!
\1
 Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heu\-res au Palais pour
maudire ses Juges?
\4
 On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user un
pareil ressentiment.
\1
 Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid.
\4
 C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
retrouver mon ancien Maître. Voyant à Madrid que la république des Lettres
était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que,
livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les Insectes,
les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les Maringouins, les Envieux,
les Feuillistes, les Libraires, les Censeurs, et tout ce qui s'attache à
la peau des malheureux Gens de Lettres, achevait de déchiqueter et sucer
le peu de substance qui leur restait; fatigué d'écrire, ennuyé de moi,
dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent; à la fin,
convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs
de la plume, j'ai quitté Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant
philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la
Sierra-Morena, l'Andalousie; accueilli dans une ville, emprisonné dans
l'autre, et partout supérieur aux événements; loué par ceux-ci, blâmé par
ceux-là; aidant au bon temps, supportant le mauvais; me moquant des
sots, bravant les méchants; riant de ma misère et faisant la barbe à tout
le monde; vous me voyez enfin établi dans Séville et prêt à servir de
nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner.
\1
 Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
\4
 L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être
obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?
\1
 Sauvons-nous.
\4
 Pourquoi?
\1
 Viens donc, malheureux! tu me perds. \[Ils se cachent.\]
\Scene
                                      
\( \2, \3. La jalousie du premier étage s'ouvre, et Bartholo et
                      Rosine se mettent à la fenêtre.\)
\3
 Comme le grand air fait plaisir à respirer! Cette jalousie s'ouvre si
rarement\points  
\2
 Quel papier tenez-vous là?
\3
 Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon Maître à chanter
m'a donnés hier.
\2
 Qu'est-ce que la Précaution inutile?
\3
 C'est une Comédie nouvelle.
\2
 Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre!
\3
 Je n'en sais rien.
\2
 Euh! euh! les journaux et l'Autorité nous en feront raison. Siècle
barbare!\points  
\3
 Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
\2
 Pardon de la liberté: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
toute espèce: la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le
tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les drames\points  
\3 \[XP]Le papier lui échappe et tombe dans la rue.\]
 Ah! ma chanson! ma chanson est tombée en vous écoutant; courez, courez
donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.
\2
 Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient. \[Il quitte le balcon.\]
\3 \[regarde en dedans et fait signe dans la rue\]
 S't, s't,\[Le Comte paraît\]ramassez vite et sauvez-vous.\[Le Comte
ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre.\]
\2 \[sort de la maison et cherche\]  Où donc est-il? je ne vois rien.
\3
 Sous le balcon, au pied du mur.
\2
 Vous me donnez là une jolie commission! Il est donc passé quelqu'un?
\3
 Je n'ai vu personne.
\2, \[à lui-même\]
 Et moi qui ai la bonté de chercher\points   Bartholo, vous n'êtes qu'un sot,
mon ami: ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la
rue. \[Il rentre.\]
\3, \[toujours au balcon\]
 Mon excuse est dans mon malheur  seule, enfermée, en butte à la
persécution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir
d'esclavage?
\2, \[paraissant au balcon\]
 Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. \[Il ferme la jalousie à
la clef.\]
\Scene
                                      
           \(  \1, \4. Ils entrent avec précaution. \)
\1
 A présent qu'ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un
mystère est sûrement renfermé. C'est un billet!
\4
 Il demandait ce que c'est que la Précaution inutile.
\1 \[lit vivement\]
\guillemotleft Votre empressement excite ma curiosité; sitôt que mon Tuteur sera
sorti, chantez indifféremment, sur l'air connu de ces couplets, quelque
chose qui m'apprenne enfin le nom, l'état et les intentions de celui qui
paraît s'attacher si obstinément à l'infortunée Rosine.\guillemotright
\4, \[contrefaisant la voix de Rosine\]
Ma chanson! ma chanson est tombée; courez, courez donc, \[il rit\] ah!
ah! ah! ah! Oh ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse à la plus
ingénue? enfermez-la.
\1
 Ma chère Rosine!
\4
 Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
vous faites ici l'amour en perspective.
\1
 Te voilà instruit, mais si tu jases\points  
\4
 Moi jaser! je n'emploierai point pour vous rassurer les gran\-des phrases
d'honneur et de dévouement dont on abuse à la journée, je n'ai qu'un mot:
mon intérêt vous répond de moi; pesez tout à cette balance, etc\points  
\1
 Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il y
a six mois, une jeune personne d'une beauté\points   Tu viens de la voir! je
l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
jours que j'ai découvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
orpheline et mariée à un vieux Médecin de cette ville nommé Bartholo.
\4
 Joli oiseau, ma foi! difficile à dénicher! Mais qui vous a dit qu'elle
était femme du Docteur?
\1
 Tout le monde.
\4
 C'est une histoire qu'il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le
change aux galants et les écarter; elle n'est encore que sa pupille, mais
bientôt\points  
\1, \[vivement\]
Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'étais résolu de tout oser pour lui
présenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment à
perdre, il faut m'en faire aimer, et l'arracher à l'indigne engagement
qu'on lui destine. Tu connais donc ce Tuteur?
\4
 Comme ma mère.
\1
 Quel homme est-ce?
\4, \[vivement\]
 C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé,
blasé, qui guette et furète et gronde et geint tout à la fois.
\1, \[impatienté\]
 Eh! je l'ai vu. Son caractère?
\4
 Brutal, avare, amoureux et jaloux à l'excès de sa pupille, qui le hait à
la mort.
\1
 Ainsi, ses moyens de plaire sont\points  
\4
 Nuls.
\1
 Tant mieux. Sa probité?
\4
 Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.
\1
 Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux\points  
\4
 C'est faire à la fois le bien public et particulier: chef d'oeuvre de
morale, en vérité, Monseigneur!
\1
 Tu dis que la crainte des galants lui fait fermer sa porte?
\4
 A tout le monde: s'il pouvait la calfeutrer\points  
\1
 Ah! diable! tant pis. Aurais-tu de l'accès chez lui?
\4
 Si j'en ai! Primo, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
m'y loge gratis.
\1
 Ah! ah!
\4
 Oui. Et moi, en reconnaissance, je lui promets dix pistoles par an,
gratis aussi.
\1, \[impatienté\]
 Tu es son locataire?
\4
 De plus, son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne
pas dans la maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne
soit de la main de votre serviteur.
\1 \[l'embrasse\]
 Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu
tutélaire.
\4
Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances! parlez-moi
des gens passionnés.
\1
 Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton
bonheur?
\4
 C'est bien là un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi?
Puissiez-vous prendre ma place!
\1
 Ah! si l'on pouvait écarter tous les surveillants!\points  
\4
 C'est à quoi je rêvais.
\1
 Pour douze heures seulement!
\4
 En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à
l'intérêt d'autrui.
\1
 Sans doute. Eh bien?
\4, \[rêvant\]
 Je cherche dans ma tête si la Pharmacie ne fournirait pas quelques
petits moyens innocents\points  
\1
 Scélérat!
\4
 Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il
ne s'agit que de les traiter ensemble.
\1
 Mais ce Médecin peut prendre un soupçon.
\4
 Il faut marcher si vite, que le soupçon n'ait pas le temps de naître. Il
me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette Ville.
\1
 Le Colonel est de mes amis.
\4
 Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
de logement; il faudra bien qu'il vous héberge; et moi, je me charge du
reste.
\1
 Excellent!
\4
 Il ne serait même pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins\points  
\1
 A quoi bon?
\4
 Et le mener un peu lestement sous cette apparence dé\-raison\-nable.
\1
 A quoi bon?
\4
 Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir
que d'intriguer chez lui.
\1
 Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?
\4
 Ah! oui, moi! Nous serons bien heureux s'il ne vous reconnaît pas, vous
qu'il n'a Jamais vu. Et comment vous introduire après?
\1
 Tu as raison.
\4
 C'est que, vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage
difficile. Cavalier\points   pris de vin\points  
\1
 Tu te moques de moi. \[Prenant un ton ivre.\] N'est-ce point la maison du
Docteur Bartholo, mon ami?
\4
 Pas mal, en vérité; vos jambes seulement un peu plus avi\-nées. \[D'un ton
plus ivre.\] N'est-ce pas ici la maison\points  
\1
 Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.
\4
 C'est la bonne; c'est celle du plaisir.
\1
 La porte s'ouvre.
\4
 C'est notre homme: éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.


\Scene
                                     
\(c) \1 et \4, cachés.\\ \2 sort en parlant de la maison.\)

\2
 Je reviens à l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
à moi d'être descendu! Dès qu'elle m'en priait, je devais bien me
douter\points   Et Bazile qui ne vient pas! Il devait tout arranger pour que mon
mariage se fît secrètement demain; et point de nouvelles! Allons voir ce
qui peut l'arrêter.
\Scene
                                      
                            \( \1, \4 \)
\1
 Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine en secret!
\4
 Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité
d'entreprendre.
\1
 Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?
\4
 Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art,
friponneau besogneux, à genoux devant un écu, et dont il sera facile de
venir à bout, Monseigneur\points   \[Regardant à la jalousie.\] La v'là! la v'là!
\1
 Qui donc?
\4
 Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez
pas!
\1
 Pourquoi?
\4
 Ne vous écrit-elle pas : \textit{Chantez indifféremment?} c'est-à-dire,
chantez comme si vous chantiez\points   seulement pour chanter. Oh! la v'là! la
v'là!
\1
 Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'el\-le, ne quittons
point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus de
charmes. \[Il déploie le papier que Rosine a jeté.\] Mais comment chanter
sur cette musique? Je ne sais pas faire de vers, moi!
\4
 Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le coeur
n'est pas difficile sur les productions de l'esprit\points   et prenez ma
guitare.
\1
 Que veux-tu que l'en fasse? j'en joue si mal!
\4
 Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose? Avec le dos de la
main: from, from, from\points    Chanter sans guitare à Séville! vous seriez
bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté! \[Figaro se colle au mur sous le
balcon.\]
\1 \[PT]chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guitare.\]
\begin{chanson}[6]
\Forma\strophae{5{.5ex}0000}
\textsc{premier couplet}
Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.
 Plus inconnu, j'osais vous adorer:
 En me nommant, que pourrais-je espérer?
 N'importe, il faut obéir à son Maître.
\end{chanson}
\4, \[bas\]
 Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur!
\1\[T]\] 
\begin{chanson}[6]
\Forma\strophae{6{.5ex}0000}
\textsc{deuxieme couplet}
Je suis Lindor, ma naissance est commune,
 Mes voeux sont ceux d'un simple Bachelier;
 Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier
 A vous offrir le rang et la fortune!
\end{chanson}
\4
 Eh comment diable! Je ne ferais pas mieux, moi qui m'en pique.
\1\[T]\] 
\begin{chanson}[6]
\Forma\strophae{4{.5ex}0000}
\textsc{troisieme couplet}
Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
 Je chanterai mon amour sans espoir;
 Je bornerai mes plaisirs à vous voir;
 Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!
\end{chanson}
\4
 Oh! ma foi, pour celui-ci!\points   \[Il s'approche, et baise le bas de
l'habit de son Maître.\]
\1
 Figaro?
\4
 Excellence?
\1
 Crois-tu que l'on m'ait entendu?
\3, \[PT]en dedans, chante:\]
\begin{chanson}[6]
\Forma\strophae{{3ex}3{.5ex}01}
\textsc{Air du} \textit{Maître en Droit}.
Tout me dit que Lindor est charmant,
 Que je dois l'aimer constamment\points  
\[r]On entend une croisée qui se ferme avec bruit.\]
\end{chanson}
\4
 Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?
\1
 Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle.
\4
 Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
Monseigneur.
\1
 Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué. Tout me dit que Lindor est
charmant. Que de grâces! que d'esprit!
\4
 Que de ruse! que d'amour!
\1
 Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?
\4
 Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.
\1
 C'en est fait, je suis à ma Rosine\points   pour la vie.
\4
 Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.
\1
 Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire elle sera ma femme; et si
vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom\points   tu m'entends, tu me
connais\points  
\4
 Je me rends. Allons, Figaro, vole à la fortune, mon fils.
\1
 Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
\4, \[vivement\]
 Moi, j'entre ici, où, par la force de mon Art, je vais d'un seul coup de
baguette endormir la vigilance, éveil\-ler l'amour, égarer la jalousie,
fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous, Monseigneur,
chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de l'or dans vos
poches.
\1
 Pour qui de l'or?
\4, \[vivement\]
 De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.
\1
 Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.
\4, \[s'en allant\]
 Je vous rejoins dans peu.
\1
 Figaro?
\4
 Qu'est-ce que c'est?
\1
 Et ta guitare?
\4 \[revient\]
 J'oublie ma guitare, moi! je suis donc fou! \[Il s'en va.\]
\1
 Et ta demeure, étourdi?
\4 \[revient\]
 Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique à quatre pas d'ici, peinte en
bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la main:
\textit{Consilio manuque}, \textsc{Figaro}. \[Il s'enfuit.\]

\Acte
                                      
\(f)Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond du
               Théâtre est fermée par une jalousie grillée.\)
                                    \Scene
\(c)\3, seule, un bougeoir à la main.\\ Elle prend du papier sur la table
et se met à écrire.\)

\0 Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit
écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne puis
dire un mot ai faire un pas dont il ne devine sur-le-champ l'intention\points  
Ah! Lindor!\points   (Elle cachette la lettre.) Fermons toujours ma lettre,
quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l'ai
vu, à travers ma jalousie, parler longtemps au Barbier Figaro. C'est un
bon homme qui m'a montré quelque fois de la pitié; si je pouvais
l'entretenir un moment!
\Scene
                                      
                             \( \3, \4 \)
\3, \[surprise\]
 Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!
\4
 Votre santé, Madame?
\3
 Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.
\4
 Je le crois; il n'engraisse que les sots.
\3
 Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendais pas, mais\points  
\4
 Avec un jeune Bachelier de mes parents, de la plus grande espérance,
plein d'esprit, de sentiments, de talents, et d'une figure fort revenante.
\3
 Oh! tout à fait bien, je vous assure! Il se nomme?
\4
 Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il
pouvait y trouver quelque bonne place.
\3
 Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.
\4, \[à part\]
Fort bien. \[Haut.\] Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son
avancement.
\3
 Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?
\4
 Il est amoureux.
\3
 Il est amoureux! et vous appelez cela un défaut?
\4
 A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
\3
 Ah! que le sort est injuste! Et nomme-t-il la personne qu'il aime? Je
suis d'une curiosité\points  
\4
 Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrais faire une confidence de
cette nature.
\3, \[vivement\]
 Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis dis\-crè\-te; ce jeune homme vous
appartient, il m'intéresse infiniment\points   Dites donc\points  
\4, \[la regardant finement\]
 Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras
dodus, bouche rosée, et des mains! des joues, des dents! des yeux!\points  
\3
 Qui reste en cette Ville?
\4
 En ce quartier.
\3
 Dans cette rue peut-être?
\4
 A deux pas de moi.
\3
 Ah! que c'est charmant\points   pour Monsieur votre parent. Et cette personne
est?\points  
\4
 Je ne l'ai pas nommée?
\3, \[vivement\]
 C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc,
dites donc vite; si l'on rentrait, je ne pourrais plus savoir\points  
\4
 Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est\points   la
Pupille de votre Tuteur.
\3
 La Pupille?\points  
\4
 Du docteur Bartholo, oui, Madame.
\3, \[avec émotion\]
 Ah! Monsieur Figaro\points   je ne vous crois pas, je vous assure.
\4
 Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.
\3
 Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.
\4
 Fi donc, trembler! mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du
mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
débarrasser de tous vos surveillants, jusqu'à demain.
\3
 S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
\4
 Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même coeur? La pauvre
Jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce terrible
choix: amour sans repos, ou repos sans amour.
\3, \[baissant les yeux\]
 Repos sans amour\points   paraît\points  
\4
 Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
présente de meilleure grâce; et pour moi, si j'étais femme\points  
\3, \[avec embarras\]
 Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme
de l'estimer.
\4
 Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.
\3
 Mais s'il allait faire quelque imprudence, Monsieur Figaro, il nous
perdrait.
\4, \[à part\]
Il nous perdrait! \[Haut.\] Si vous le lui défendiez expressément par une
petite lettre.. Une lettre a bien du pouvoir.
\3 \[lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire\]
 Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
dites-lui\points   dites-lui bien\points   \[Elle écoute.\]
\4
 Personne, Madame.
\3
 Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
\4
 Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!
\3
 Que par pure amitié, entendez-vous. Je crains seulement que, rebuté par
les difficultés\points  
\4
 Qui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint
une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en
parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré de sa
passion, moi qui n'y ai que voir.
\3
 Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvait ici\points   Passez par le
cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
\4
 Soyez tranquille. \[à part.\] Voici qui vaut mieux que mes observations.
\[Il entre dans le cabinet.\]
\Scene
                                      
                             \(\3, seule.\)
\0 Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors\points   Que je l'aime, ce
bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent! Ah! voilà mon
tyran; reprenons mon ouvrage. \[Elle souffle la bougie, s'assied, et
prend une broderie au tambour.\]
\Scene
                                      
                             \(\2, \3\)
\2, \[en colère\]
 Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on
sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant\points  
\3
 Qui vous met donc si fort en colère, Monsieur?
\2
 Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de main.
Il donne un narcotique à L'Éveillé, un sternutatoire à La Jeunesse; il
saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule\points   sur les yeux
d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me doit cent écus,
il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les apporte! Et personne à
l'antichambre! On arrive à cet appartement comme à la place d'armes.
\3
 Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?
\2
 J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout
est plein de gens entreprenants, d'audacieux\points   N'a-t-on pas ce matin
encore ramassé lestement votre chanson pendant que j'allais la chercher?
Oh! Je\points  
\3
 C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir
éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?
\2
 Le vent, le premier venu!\points   Il n'y a point de vent, Madame, point de
premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès
qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par mégarde.
\3
 A l'air, Monsieur?
\2
 Oui, Madame, a l'air.
\3, \[à part\]
 Oh! le méchant vieillard!
\2
 Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.
\3
 Faites mieux, murez mes fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un
cachot, la différence est si peu de chose!
\2
 Pour celles qui donnent sur la rue, ce ne serait peut-être pas si mal\points  
Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!
\3
 Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?
\2
 Tout comme un autre.
\3
 Que vos répliques sont honnêtes!
\2
 Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une
bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
bons valets pour les y aider.
\3
 Quoi! vous n'accordez pas même qu'on ait des principes con\-tre la
séduction de Monsieur Figaro?
\2
 Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des fem\-mes, et combien
j'en ai vu de ces vertus à principes\points  
\3, \[en colère\]
 Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc
me déplaisez-vous si fort?
\2, \[stupéfait\]
 Pourquoi?\points   Pourquoi?\points   Vous ne ré\-pon\-dez pas à ma question sur ce
Barbier.
\3, \[outrée\]
 Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé
 Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et
puissiez-vous en mourir de dépit! \[Elle sort.\]


\Scene

\(\2, seul.\)

\0 Oh les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse! L'Éveillé!    L'Éveil\-lé
maudit!

\Scene
                                      
                           \(\2, \7\)

\7 \[arrive en bâillant, tout endormi\]
 Aah, aah, ah, ah\points  
\2
 Où étais-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?
\7
 Monsieur, j'étais\points   ah, aah, ah\points  
\2
 A machiner quelque espièglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?
\7
 Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit;
et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir dans tous
les membres, rien qu'en l'en entendant parl\points   Ah, ah, aah\points  
\2 \[le contrefait\]
 Rien qu'en l'en entendant!\points   Où donc est ce vaurien de La Jeunesse?
Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
là-dessous.

\Scene
                                      
\(c) \persona{Les Acteurs Pr\'ec\'edents}\\ \6 arrive en vieillard, avec une canne
                 en béquille;\\ il éternue plusieurs fois.\)
\7, \[toujours bâillant\]
 La Jeunesse?
\2
 Tu éternueras dimanche.
\6
 Voilà plus de cinquante\points   cinquante fois\points   dans un moment! \[Il
éternue.\] Je suis brisé.
\2
 Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez
Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier\points  
\7, \[continuant de bâiller\]
 Est-ce que c'est quelqu'un donc, Monsieur Figaro? Aah, ah\points  
\2
 Je parie que le rusé s'entend avec lui.
\7, \[pleurant comme un sot\]
 Moi\points   je m'entends!\points  
\6, \[éternuant\]
 Eh mais, Monsieur, y a-t-il\points   y a-t-il de la justice?\points  
\2
 De la justice! C'est bon entre vous autres mi\-sé\-ra\-bles, la justice! Je
suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
\6, \[éternuant\]
 Mais, pardi, quand une chose est vraie\points  
\2
 Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle
 soit vraie, je prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y aurait
qu'à permettre à tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt
ce que deviendrait l'autorité.
\6, \[éternuant\]
 J'aime autant recevoir mon congé. Un service pénible, et toujours un
train d'enfer.
\7, \[pleurant\]
 Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
\2
 Sors donc, pauvre homme de bien. \[Il les contrefait.\] Et tchi et
t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.
\6
 Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y aurait\points   il n'y
aurait pas moyen de rester dans la maison. \[Il sort en éternuant.\]
\2
 Dans quel état ce Figaro les a mis tous! Je vois ce que c'est: le maraud
voudrait me payer mes cent écus sans bourse délier.

                               \Scene
                                      
\(c)\2, \5; \4,\\ caché dans le cabinet, paraît de temps en
                          temps, et les écoute.\)
\2 \[continue\]
 Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?
\5
 C'est ce qui presse le moins.
\2
 J'ai passé chez vous sans vous trouver.
\5
 J'étais sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
\2
 Pour vous?
\5
 Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.
\2
 Parlez bas. Celui qui faisait chercher Rosine dans tout Madrid?
\5
 Il loge à la grande place et sort tous les jours, déguisé.
\2
 Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?
\5
 Si c'était un particulier, on viendrait à bout de l'é\-car\-ter.
\2
 Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé\points  
\5
 Bone Deus! Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne
heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts: concedo.
\2
 Singulier moyen de se défaire d'un homme!
\5
 La calomnie, Monsieur? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez; j'ai
vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas
de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse
adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien; et nous avons
ici des gens d'une adresse!\points   D'abord un bruit léger, rasant le sol comme
hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant
le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le
glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il
chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable; puis tout
à coup, ne sais comment, vous voyez Calomnie se dresser, siffler,
s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend son vol,
tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient,
grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus
universel de haine et de proscription.  Qui diable y résisterait?
\2
 Mais quel radotage me faites-vous donc là, Bazile? Et quel rapport ce
piano-crescendo peut-il avoir à ma situation?
\5
 Comment, quel rapport? Ce qu'on fait partout, pour écarter son ennemi, il
faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.
\2
 D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'el\-le apprenne
seulement que ce Comte existe.
\5
 En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.
\2
 Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de cette
affaire.
\5
 Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont
des dissonances qu'on doit toujours préparer et sauver par l'accord
parfait de l'or.
\2, \[lui donnant de l'argent\]
 Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.
\5
 Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher
que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.
\2
 Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?
\5
 N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y
comptez pas.
\2 \[l'accompagne\]
 Serviteur.
\5
 Restez, Docteur, restez donc.
\2
 Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.

 \Scene
                                      
\(\4, seul, sortant du cabinet.\)
\0 Oh! la bonne précaution! Ferme, ferme la porte de la rue, et moi je vais
la rouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce Bazile!
heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom,
un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en
calomniant. biais un Bazile! il médirait qu'on ne le croirait pas.

\Scene
                                     
\(\3, accourant; \4.\)
\3
 Quoi! vous êtes encore là, Monsieur Figaro?
\4
 Très heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître
de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à coeur ouvert\points  
\3
 Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est fort
mal?
\4
 D'écouter? C'est pourtant tout ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.
\3
 Ah! grands Dieux!
\4
 Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
temps de songer à celui-là.
\3
 Le voici qui revient; sortez donc par le petit escalier Vous me faites
mourir de frayeur. \[Figaro s'enfuit.\]

\Scene  \(\2, \3\)
\3
 Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?
\2
 Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé que
c'eût été Monsieur Figaro?
\3
 Cela m'est fort égal, je vous assure.
\2
 Je voudrais bien savoir ce que ce Barbier avait de si pressé à vous dire?
\3
 Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline,
qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.
\2
 Vous rendre compte! Je vais parier qu'il était chargé de vous remettre
quelque lettre.
\3
 Et de qui, s'il vous plaît?
\2
 Oh! de qui! De quelqu'un que les femmes ne
 nomment jamais. Que sais-je, moi? Peut-être la réponse au papier de la
fenêtre.
\3, \[à part\]
 Il n'en a pas manqué une seule. \[Haut.\] Vous mériteriez bien que cela
fût.
\2 \[regarde les mains de Rosine\]
 Cela est. Vous avez écrit.
\3, \[avec embarras\]
 Il serait assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
convenir.
\2 \[lui prenant la main droite\]
 Moi! point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée
Signora!
\3, \[à part\]
 Maudit homme!
\2, \[lui tenant toujours la main\]
 Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.
\3
 Ah! sans doute\points   La belle preuve!\points   Finissez donc, Monsieur, vous me
tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie,
et l'on m'a toujours dit qu'il fallait aussitôt tremper dans l'encre;
c'est ce que j'ai fait.
\2
 C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera
la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain
qu'il y avait six feuilles; car je les compte tous les matins,
aujourd'hui encore.
\3, \[à part\]
 Oh! imbécile!
\2, \[comptant\]
 Trois, quatre, cinq\points  
\3
 La sixième\points  
\2
 Je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
\3, \[baissant les yeux\]
 La sixième, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai
envoyés à la petite Figaro.
\2
 A la petite Figaro? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle
devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?
\3, \[à part\]
 Cet homme a un instinct de jalousie!\points   \[Haut.\] Elle m'a servi à
retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
\2
 Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudrait ne
pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous
ne savez pas encore.
\3
 Eh! qui ne rougirait pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi
malignes des choses le plus innocemment faites?
\2
 Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
des cornets aux bonbons pour la petite Figaro, et dessiner ma veste au
tambour! quoi de plus innocent? Mais que de mensonges entassés pour cacher
un seul fait!\points   je suis seule, on ne me voit point; je pourrai mentir à
mon aise; mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le
papier manque; on ne saurait penser à tout. Bien certainement, Signora,
quand, j'irai par la Ville, un bon double tour me répondra de vous.

\Scene \(\1, \2, \3\)
\1, \[PT]en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être
 entre deux vins et chantant\]: Réveillons-la, etc.
\2
 Mais que nous veut cet homme? Un soldat! Rentrez chez vous, Signora.
\1, \[PT]chante:\] Réveillons-la, \[i]et s'avance vers Rosine.\]
 Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? \[A Rosine,
bas.\] Je suis Lindor.
\2
 Bartholo!
\3, \[à part\]
 Il parle de Lindor.
\1
 Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement
de savoir laquelle des deux\points   \[A Rosine, lui montrant un papier.\]
Prenez cette lettre.
\2
 Laquelle! vous voyez bien que c'est moi! Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
cet homme paraît avoir du vin.
\3
 C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose
quelquefois.
\2
 Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.


                               \Scene
                                      
                         \( \1, \2 \)
\1
 Oh! Je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.
\2, \[au Comte, qui serre la lettre\]
 Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez là dans votre poche?
\1
 Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.
\2
 Mon signalement? Ces gens-là croient toujours parler à des soldats!
\1
 Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre
signalement?

\begin{chanson}
Le chef branlant, la tête chauve,
 Les yeux vairons, le regard fauve,
 L'air farouche d'un algonquin\points  
\end{chanson}
\2
 Qu'est-ce que cela veut dire? Êtes-vous ici pour m'insulter? Délogez à
l'instant.
\1
 Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur\points   Barbe
à l'eau?
\2
 Autre question saugrenue.
\1
 Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
moins aussi Docteur que vous\points  
\2
 Comment cela?
\1
 Est-ce que  je ne suis pas le médecin des chevaux du Régiment? Voilà
pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.
\2
 Oser comparer un maréchal!\points  

\1\[PT]\]:  
\spatium {-1ex}
\begin{chanson}
\qquad \textsc{Air}: \textit{Vive le vin}

\spatium {.5ex}
\Novus \textus \marginal
\Facies        {\RelSize{-1}\textit{#1}\quad\Delimiter[.9]\{}
\Locus         {\area \textleftmargin-.2em}
\Modus         {\aligned {middle,right} \centred {+.5em}}

\marginal {Sans\\ chanter.}
\area 
 Non, Docteur, je ne prétends pas 
 Que notre art obtienne le pas   
 Sur Hippocrate et sa brigade.
\endarea
\spatium {.5ex}
\marginal {En\\ chantant.} 
\area 
 Votre savoir, mon camarade,
 Est d'un succès plus général;      
 Car, s'il n'emporte point le mal, 
 Il emporte au moins le malade.
\endarea 
\end{chanson}

C'est-il poli, ce que je vous dis là?
\2
 Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
plus grand et le plus utile des arts!
\1
 Utile tout à fait pour ceux qui l'exercent.
\2
 Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès.
\1
 Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues.
\2
 On voit bien, malappris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des
chevaux.
\1
 Parler à des chevaux? Ah, Docteur, pour un Docteur d'esprit\points   N'est-il
pas de notoriété que le Maréchal guérit toujours ses malades sans leur
parler; au lieu que le Médecin parle toujours aux siens\points  
\2
 Sans les guérir, n'est-ce pas?
\1
 C'est vous qui l'avez dit.
\2
 Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?
\1
 Je crois que vous me lâchez des épigrammes, l'Amour!
\2
 Enfin, que voulez-vous, que demandez-vous?
\1, \[feignant une grande colère\]
 Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
pas?
                                \Scene
                                      
\( \3, \1, \2 \)

\3, \[accourant\]
 Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grâce! \[A
Bartholo.\]
Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne.
\1
 Vous avez raison; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
nous! Moi poli, et vous jolie\points   enfin suffit. La vérité, c'est que je ne
veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.
\3
 Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?
\1
 Une petite bagatelle, mon enfant. Mais s'il y a de l'obscurité dans mes
phrases\points  
\3
 J'en saisirai l'esprit.
\1, \[lui montrant la lettre\]
 Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement\points   mais
je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher, ce soir.
\2
 Rien que cela?
\1
 Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des Logis vous
écrit.
\2
 Voyons. \[Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier. Bartholo
lit.\] «Le Docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera, couchera\points  »
\1, \[appuyant\]
 Couchera.
\2
 «Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit L'Ecolier, Cavalier au
Régiment\points  »
\3
 C'est lui, c'est lui-même.
\2, \[vivement, à Rosine\]
 Qu'est-ce qu'il y a?
\1
 Eh bien, ai-je tort, à présent, Docteur Barbaro?
\2
 On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de toutes
les manières possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe à l'eau! et dites
à votre impertinent Maréchal des Logis que, depuis mon voyage à Madrid, je
suis exempt de loger des gens de guerre.
\1, \[à part\]
 Ô Ciel! fâcheux contretemps!
\2
 Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu! Mais n'en
décampez pas moins à l'instant.
\1, \[à part\]
 J'ai pensé me trahir! \[Haut.\] Dé\-cam\-per! Si vous êtes exempt des gens
de guerre, vous n'êtes pas exempt de politesse, peut-être? Dé\-cam\-per!
Montrez-moi votre brevet d'exem\-ption; quoique je ne sache pas lire, je
verrai bientôt\points  
\2
 Qu'à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.
\1, pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place.
 Ah! ma belle Rosine!
\3
 Quoi, Lindor, c'est vous?
\1
 Recevez au moins cette lettre.
\3
 Prenez garde, il a les yeux sur nous.
\1
 Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber. (Il s'approche.)
\2
 Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'ai\-me point qu'on regarde ma
femme de si près.
\1
 Elle est votre femme?
\2
 Eh! quoi donc?
\1
 Je vous ai pris pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel; il y
a au moins trois générations entre elle et vous.
\2 \[lit un parchemin\]
 «Sur les bons et fidèles té\-moi\-gna\-ges qui nous ont été rendus\points  »
\1 donne un coup, de main sous les parchemins, qui les envoie au
plancher.
 Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?
\2
 Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
sur-le-champ comme vous le méritez?
\1
 Bataille? Ah! volontiers. Bataille! c'est mon métier à moi. \[Montrant
son pistolet de ceinture.\] Et voici de quoi leur jeter de la poudre aux
yeux. Vous n'avez peut-être jamais vu de Bataille, Madame?
\3
 Ni ne veux en voir.
\1
 Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Fi\-gu\-rez-vous \[poussant le
Docteur\] d'abord que l'ennemi est d'un côté du ravin, et les amis de
l'autre. \[A Rosine, en lui montrant la lettre.\] Sortez le mouchoir.
\[Il crache à terre.\] Voilà le ravin, cela s'entend.
Rosine tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle et
lui.
\2, \[se baissant\]
 Ah! ah!
\1 \[la reprend et dit\]
 Tenez\points   moi qui allais vous apprendre ici les secrets de mon métier\points  
Une femme bien discrète en vérité! Ne voilà-t-il pas un billet doux
qu'elle laisse tomber de sa poche?
\2
 Donnez, donnez.
\1
 Dulciter, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe était
tombée de la vôtre?
\3 avance la main.
 Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat. \[Elle prend la lettre,
qu'elle cache dans la petite poche de son tablier.\]
\2
 Sortez-vous enfin?
\1
 Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment,
mon coeur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie
ne m'a jamais été si chère.
\2
 Allez toujours, si j'avais ce crédit-là sur la mort\points  
\1
 Sur l'a mort? Ah! Docteur! Vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
n'a rien à vous refuser. \[Il sort.\]
                                \Scene
                                      
\( \2, \3 \)
\2 \[le regarde aller\]
 Il est enfin parti. \[à part.\] Dissimulons.
\3
 Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit, ni d'une
certaine éducation.
\2
 Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu
curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?
\3
 Quel papier?
\2
 Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.
\3
 Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui était tombée de ma
poche.
\2
 J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.
\3
 Je l'ai très bien reconnue.
\2
 Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?
\3
 Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.
\2, \[montrant la pochette\]
 Tu l'as mise là.
\3
 Ah! ah! par distraction.
\2
 Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.
\3, \[à part\]
 Si je ne le mets pas en colère, il n'y aura pas moyen de refuser.
\2
 Donne donc, mon coeur.
\3
 Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
méfiance?
\2
 Mais, vous, quelle raison avez-vous de ne pas le montrer
\3
 Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
cousin, que, vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en
est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît
excessivement.
\2
 Je ne vous entends pas!
\3
 Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous donnez-vous
des airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est jalousie, elle
m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée, j'en suis plus
révoltée encore.
\2
 Comment, révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.
\3
 Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'était pas pour vous donner le
droit de m'offenser impunément.
\2
 De quelle offense parlez-vous?
\3
 C'est qu'il est inouï qu'on se permette d'ouvrir les lettres de quelqu'un.
\2
 De sa femme?
\3
 Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence
d'une indignité qu'on ne fait à personne?
\2
 Vous voulez me faire prendre le change et dé\-tour\-ner mon attention du
billet, qui, sans doute, est une missive de quelque amant! mais je le
verrai, je vous assure.
\3
 Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
et je demandé retraite au premier venu.
\2
 Qui ne vous recevra point.
\3
 C'est ce qu'il faudra voir.
\2
 Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux
femmes; mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
\3, \[pendant qu'il y va\]
 Ah Ciel! que faire?\points   Mettons vite à la place la lettre de mon cousin,
et donnons-lui beau jeu à la prendre. \[Elle fait l'échange, et met la
lettre du cousin dans sa pochette, de façon qu'elle sorte un peu.\]
\2, \[menant\]
 Ah! j'espère maintenant la voir.
\3
 De quel droit, s'il vous plaît?
\2
 Du-droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.
\3
 On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.
\2, \[frappant du pied\]
 Madame! Madame!\points  
\3 \[tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal\]
 Ah! quelle indignité!\points  
\2
 Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.
\3, \[renversée\]
 Malheureuse Rosine!
\2
 Qu'avez-vous donc?
\3
 Quel avenir affreux!
\2
 Rosine!
\3
 J'étouffe de fureur!
\2
 Elle se trouve mal.
\3
 Je m'affaiblis, je meurs.
\2, \[à part\]
 Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. \[Il lui
tâte le pouls et prend la lettre qu'il tâche de lire en se tournant un
peu.\]
\3, \[toujours renversée\]
 Infortunée! ah!\points  
\2 \[lui quitte le bras, et dit à part\]
 Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!
\3
 Ah! pauvre Rosine!
\2
 L'usage des odeurs\points   produit ces affections spasmodiques. \[Il lit par
derrière le fauteuil, en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le
regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.\]
\2, \[à part\]
 O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment
l'apaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! \[Il fait
semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette.\]
\3 \[soupire\]
 Ah!\points  
\2
 Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà
tout; car ton pouls n'a seulement pas varié. \[Il va prendre un flacon
sur la console.\]
\3, \[à part\]
 Il a remis la lettre: fort bien!
\2
 Ma chère Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.
\3
 Je ne veux rien de vous; laissez-moi.
\2
 Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.
\3
 Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui
est révoltante.
\2, \[à genoux\]
 Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,
prêt à les réparer.
\3
 Oui, pardon! lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
cousin.
\2
 Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.
\3, \[lui présentant la lettre\]
 Vous voyez qu'avec de bon\-nes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.
\2
 Cet honnête procédé dissiperait mes soupçons si j'étais assez malheureux
pour en conserver.
\3
 Lisez-la donc, Monsieur.
\2 \[se retire\]
 A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!
\3
 Vous me contrariez de la refuser.
\2
 Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. je vais voir
la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée au
pied; n'y viens-tu pas aussi?
\3
 J'y monterai dans un moment.
\2
 Puisque la paix est faite, mignonne, donne-moi ta main. Si tu pouvait
m'aimer! ah, comme tu serais heureuse!
\3, \[baissant les yeux\]
 Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerais!
\2
 Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai! \[Il
sort.\]
\3 \[le regarde aller\]
 Ah! Lindor! Il dit qu'il me plaira!\points   Lisons cette lettre qui a manqué
de me causer tant de chagrin. \[Elle lit et s'écrie\] Ah!\points   j'ai lu trop
tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon Tuteur.
j'en avais une si bonne, et je l'ai laissée échapper! En recevant la
lettre, j'ai senti que je rougissais Jusqu'aux yeux. Ah! mon Tuteur a
raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me dit-il
souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un homme
injuste parviendrait à faire une rusée de l'innocence même.

\Acte
                             \Scene
                                      
\( \2, seul et désolé. \)
{\nonfrenchspacing
\0 Quelle humeur! quelle humeur! Elle paraissait apaisée\points   Là, qu'on me
dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre leçon
de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage\points   \[On heurte à la
porte.\] Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si vous omettez un
seul petit point\points   je dis un seul\points   \[On heurte une seconde fois.\]
Voyons qui c'est. }
                                \Scene
                                      
\( \2, \1 en Bachelier. \)
\1
 Que la paix et la joie habitent toujours céans!
\2, \[brusquement\]
 Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?
\1
 Monsieur, je suis Alonzo, Bachelier, Licencié\points  
\2
 Je n'ai pas besoin de Précepteur.
\1
\points   Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
montrer la Musique à Madame votre\points  
\2
 Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.
\1  \[ à part.\] Quel homme! \[Haut.\] Un mal subit qui le force à garder le
lit\points  
\2
 Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à
l'instant.
\1 \[à part.\] Oh diable! \[Haut.\] Quand je dis le lit, Monsieur c'est\points  
la chambre que j'entends.
\2
 Ne fût-il qu'incommodé\points   Marchez devant, je vous suis.
\1, \[embarrassé\]
 Monsieur, j'étais chargé\points   Personne ne peut-il nous entendre?
\2 \[à part\]
 C'est quelque fripon. \[Haut.\] Eh! non, Monsieur le mystérieux! Parlez
sans vous troubler, si vous pouvez.
\1 \[à part.\]
 Maudit vieillard! \[Haut.\] Don Bazile m'avait chargé de vous apprendre\points  
\2
 Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.
\1, \[élevant la voix\]
 Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restait à la grande place\points  
\2, \[effrayé\]
 Parlez bas, parlez bas!
\1, \[plus haut\]
 En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
Almaviva\points  
\2
 Bas; parlez bas; je vous prie.
\1, \[du même ton\]
\points   Était en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine
lui a écrit\points  
\2
 Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'ami\-tié. Vous avez
découvert, dites-vous, que Rosine\points  
\1, \[fièrement\]
 Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avait
prié de vous montrer sa lettre; mais la manière dont vous prenez les
choses\points  
\2
 Eh! mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
de parler plus bas?
\1
 Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.
\2
 Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;
mais Je suis tellement entouré d'intrigants, de pièges\points   Et puis votre
tournure, votre âge, votre air\points   Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
lettre?
\1
 A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
écoutes.
\2
 Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de
fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer\points   \[Il va
ouvrir doucement la porte de Rosine.\]
\1, \[à part.\]
 Je me suis enferré de dépit.. Garder la lettre à présent! Il faudra
m'enfuir: autant vaudrait n'être pas venu\points   La lui montrer! Si je puis
en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
\2 \[revient sur la pointe des pieds\]
 Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée
à relire une lettre de son cousin l'Officier, que. j'avais décachetée\points  
Voyons donc la sienne.
\1 \[lui remet la lettre de Rosine\]
 La voici. \[à part.\] C'est ma lettre qu'elle refit.
\2 lit.
 «Depuis que vous m'avez appris voire nom et votre état.» Ah! la
perfide, c'est bien là sa main».
\1, \[effrayé\]
 Parlez donc bas à votre tour.
\2
 Quelle obligation, mon cher!\points  
\1
 Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le maître\points  
D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un homme de Loi\points  
\2
 Avec un homme de Loi, pour mon mariage?
\1
 Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour
demain. Alors, si elle résiste\points  
\2
 Elle résistera.
\1 \[veut reprendre la lettre, Bartholo la serre\]
 Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
et, s'il le faut \[plus mystérieusement\], j'irai jusqu'à lui dire que je
la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le
trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur-le-champ\points  
\2, \[riant\]
 De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
la part de Bazile\points   Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne
serait-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?
\1 \[réprime un grand mouvement de joie\]
 C'était assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard\points  
au peu de temps qui reste\points  
\2
 Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui don\-ne\-rez-vous pas bien une
leçon?
\1
 Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des
moyens de Comédie; si elle va se douter?\points  
\2
 Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
déguisé que d'un ami officieux.
\1
 Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?
\2
 Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur
horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir\points   Son clavecin est dans
ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible pour
l'amener.
\1
 Gardez-vous bien de lui parler de la lettre!
\2
 Avant l'instant décisif? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me
dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. \[Il
s'en va.\]
                                \Scene
                                      
\( \1, Seul. \)

\0 Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le
connaît bien. Je me voyais mentir; cela me donnait un air plat et
gauche; et il a des yeux!\points   Ma foi, sans l'inspiration subite de la
lettre, il faut l'avouer, j'étais éconduit comme un sot. O Ciel! on
dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir! Ecoutons\points  
Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit de ma ruse.
\[Il retourne écouter.\] La voici; ne nous montrons pas d'abord. \[Il
entre dans le cabinet.\]
                                \Scene
                                      
\( \1, \3, \2 \)
\3, \[avec une colère simulée\]
 Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur. J'ai pris mon parti, je ne
veux plus entendre parler de Musique.
\2
 Écoute donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alon\-zo, l'élève et l'ami de
Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.  La Musique te
calmera, je t'assure.
\3
 Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!\points   Où
donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
mots, lui donner son compte et celui de Bazile. \[Elle aperçoit son amant.
Elle fait un cri.\] Ah!\points  
\2
 Qu'avez-vous?
\3, \[les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble\]
 Ah! mon Dieu, Monsieur\points   Ah! mon Dieu, Monsieur\points  
\2
 Elle se trouve encore mal\points   Seigneur Alonzo?
\3
 Non, je ne me trouve pas mal\points   mais c'est qu'en me tournant\points   Ah!
\1
 Le pied vous a tourné, Madame?
\3
 Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.
\1
 Je m'en suis bien aperçu.
\3, \[regardant le Comte\]
 Le coup m'a porté au coeur.
\2
 Un siège, un siège. Et pas un fauteuil ici? (Il va le chercher.)
\1
 Ah! Rosine!
\3
 Quelle imprudence!
\1
 J'ai mille choses essentielles à vous dire.
\3
 Il ne nous quittera pas.
\1
 Figaro va venir nous aider.
\2 \[apporte un fauteuil\]
 Tiens, mignonne, assieds-toi.  Il n'y a pas d'apparence, Bachelier,
qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.
\3, \[au Comte\]
 Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. \[A Bartholo.\] Je sens que
J'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant
sur-le-champ\points  
\2
 Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon
enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
adieu, Bachelier.
\3, \[au Comte\]
Un moment, de grâce! \[A Bartholo.\] Je croirai, Monsieur, que vous
n'aimez pas à m'obliger si vous M'empêchez de vous prouver mes regrets en
prenant ma leçon.
\1, \[à part, à Bartholo\]
 Ne la contrariez pas, si vous m'en croyez.
\2
 Voilà qui est fini, mon amoureuse. je suis si loin de chercher à te
déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.
\3
 Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.
\2
 Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.
\3, \[au Comte, à part\]
 Je suis au supplice.
\1, \[prenant un papier de musique sur le pupitre\]
 Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?
\3
 Oui, c'est un morceau très agréable de la Précaution inutile.
\2
 Toujours la Précaution inutile?
\1
 C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
Printemps, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer\points  
\3, \[regardant le Comte\]
 Avec grand plaisir: un tableau du Printemps me ravit; c'est la jeunesse
de la nature. Au sortir de l'hiver, il semble que le coeur acquière un
plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis longtemps
goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être
offerte.
\2, \[bas, au Comte\]
 Toujours des idées romanesques en tête.
\1, \[bas\]
 Et sentez-vous l'application?
\2
 Parbleu! \[Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine.\]
\3 \[chante\]
\begin{chanson}
 \Forma \strophae {112011200000222211110101}
 \SpatiumSupra \titulum {.75\leading  plus .5\leading minus .25\leading %
                         \penalty 1000}
 \SpatiumInfra          {.25\leading plus .125\leading\penalty 1000}
 \Facies                {\textsc{#1}}
 Quand, dans la plaine,
 L'amour ramène
 Le Printemps
 Si chéri des amants,
 Tout reprend l'être,
 Son feu pénètre
 Dans les fleurs,
 Et dans les jeunes coeurs.
 On voit les troupeaux
 Sortir des hameaux;
 Dans tous les coteaux,
 Les cris des agneaux
 Retentissent;
 Ils bondissent;
 Tout fermente,
 Tout augmente;
 Les brebis paissent
 Les fleurs qui naissent;
 Les chiens fidèles
 Veillent sur elles;
 Mais Lindor, enflammé,
 Ne songe guère
 Qu'au bonheur d'être aimé
 De sa bergère.

\titulus {même air}

Loin de sa mère,
 Cette Bergère
 Va chantant,
 Où son amant l'attend;
 Par cette ruse
 L'amour l'abuse;
 Mais chanter,
 Sauve-t-il du danger?
 Les doux chalumeaux,
 Les chants des oiseaux,
 Ses charmes naissants,
 Ses quinze ou seize ans,
 Tout l'excite,
 Tout l'agite;
 La pauvrette
 S'inquiète;
 De sa retraite,
 Lindor la guette, elle s'avance;
 Lindor s'élance;
 Il vient de l'embrasser
 Elle, bien aise,
 Feint de se courroucer,
 Pour qu'on l'apaise.

\titulus{petite reprise}
\Forma \strophae {100100{-1}{-1}0000{-1}0{-1}0}
Les soupirs
 Les soins, les promesses,
 Les vives tendresses,
 Les plaisirs,
 Le fin badinage,
 Sont mis en usage;
 Et bientôt la Bergère
 Ne sent plus de colère.
 Si quelque jaloux
 Trouble un bien si doux,
 Nos amants, d'accord,
 Ont un soin extrême
 De voiler leur transport;
 Mais quand on s'aime,
 La gêne ajoute encor
 Au plaisir même.
\end{chanson}

\(En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la petite
reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de baisers. L'émotion
ralentit le chant de Rosine, l'affaiblit, et finit même par lui couper la
voix au milieu de la cadence, au mot extrême. L'orchestre suit le
mouvement de la Chanteuse, affaiblit son jeu et se tait avec elle.
L'absence du bruit qui avait endormi Bartholo, le réveille. Le Comte se
relève, Rosine et l'Orchestre reprennent subitement la suite de l'air. Si
la petite reprise se répète, le même jeu recommence, etc.\)
\1
 En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une
intelligence\points  
\3
 Vous me flattez, Seigneur; la gloire est tout entière au Maître.
\2, \[bâillant\]
 Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
mes malades. Je vas, je viens, je toupille, et sitôt que je m'assieds, mes
pauvres jambes\points   \[Il se lève et pousse le fauteuil.\]
\3, \[bas, au Comte\]
 Figaro ne vient point!
\1
 Filons le temps.
\2
 Mais, Bachelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces
grandes arias, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a,
et qui me semblent autant d'enterrements? Là, de ces petits airs qu'on
chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement. J'en savais
autrefois\points   Par exemple\points   \[Pendant la ritournelle, il cherche en se
grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et dansant des
genoux comme les vieillards.\]
\begin{chanson} \Forma \strophae {020}
Veux-tu, ma Rosinette,
 Faire emplette
 Du Roi des Maris?
\end{chanson}
\[Au Comte, en riant.\] Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
subsisté Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer
aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?
\1, \[riant\]
 Ah! ah, ah! Oui, tout au mieux.

                                 \Scene
                                      
\( \4, dans le fond; \3, \2, \1. \)
\2 \[chante\]
\begin{chanson} \Forma \strophae {02202020}
 Veux-tu, ma Rosinette,
 Faire emplette
 Du Roi des Maris?
 Je ne suis point Tircis;
 Mais la nuit, dans l'ombre,
 Je vaux encor mon prix;
 Et quand il fait sombre,
 Les plus beaux chants sont gris.
\end{chanson}
\[Il répète la reprise en dansant. Figaro, derrière lui, imite ses
mouvements.\]
Je ne suis point Tircis, etc.
\[Apercevant Figaro.\] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez, vous
êtes charmant!
\4 \[salue\]
 Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un
peu déformé depuis ce temps-là. \[à part, au Comte.\] Bravo, Monseigneur!
\[Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour parler à
Rosine, mais l'oeil inquiet et vigilant du Tuteur l'en empêche toujours,
ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs, étranger au débat du Docteur
et de Figaro.\]
\2
 Venez-vous purger encore, saigner, droguer, met\-tre sur le grabat toute ma
maison?
\4
 Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins
quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle
n'attend pas qu'on lui commande\points  
\2
 Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zélé, à ce
malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois
heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que
leur direz-vous?
\4
 Ce que je leur dirai?
\2
 Oui!
\4
 Je leur, dirai\points   Eh, parbleu! je dirai à celui qui éternue, «Dieu vous
bénisse» et «va te coucher» à celui qui baille. Ce n'est pas cela,
Monsieur, qui grossira le mémoire.
\2
 Vraiment non, mais c'est la saignée et les mé\-di\-ca\-ments qui le
grossiraient, si je voulais y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous
avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il la
vue?
\4
 S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera
d'y voir.
\2
 Que je le trouve sur le mémoire!\points   On n'est pas de cette extravagance-là!
\4
 Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant guère à choisir qu'entre la sottise
et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du plaisir; et
vive la joie! Qui sait si le monde durera encore-trois semaines?
\2
 Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent écus
et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.
\4
 Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerais mieux vous
les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.
\2
 Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que
vous lui avez portés?
\4
 Quels bonbons? que voulez-vous dire?
\2
 Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à
lettre, ce matin.
\4
 Diable emporte si\points  
\3, \[l'interrompant\]
 Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
Figaro? Je vous l'avais recommandé.
\4
 Ah! ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi. J'avais perdu
tout cela de vue. Oh! excellents, Madame, admirables!
\2
 Excellents! Admirables! Oui sans doute. Monsieur le Barbier, revenez sur
vos pas! Vous faites là un joli métier, Monsieur!
\4
 Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?
\2
 Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!
\4
 Je la soutiendrai, Monsieur!
\2
 Dites que vous la supporterez, Monsieur!
\4
 Comme il vous plaira, Monsieur!
\2
 Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
fat, je ne lui cède jamais.
\4 \[lui tourne le dos\]
 Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.
\2
 Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bachelier?
\4
 C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de village, et qui
ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de la
plume à Madrid et que sans les envieux\points  
\2
 Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?
\4
 On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.
\2
 Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirai: de belles sottises!
\4
 Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre
confrère qui est là rêvassant\points  
\1, \[revenant à lui\]
 Je\points   je ne suis pas le confrère de Monsieur.
\4
 Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le même
objet.
\2, \[en colère\]
 Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore
ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?
\4
 Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour?
\2
 Vous reviendrez tantôt.
\4
 Ah! oui, revenir! Toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en ai
obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du temps à
perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?
\2
 Non, Monsieur ne passe point chez lui. Eh mais\points   qui empêche qu'on ne me
rase ici?
\3, \[avec dédain\]
 Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?
\2
 Tu te fâches! Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!
c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.
\4, \[bas, au Comte\]
 On ne le tirera pas d'ici! \[Haut.\] Allons, L'Éveillé, La Jeunesse; le
bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.
\2
 Sans doute, appelez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,
n'a-t-il pas fallu les faire coucher?
\4
 Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? \[Bas,
au Comte.\] Je vais l'attirer dehors.
\2 \[détache son trousseau de clefs, et dit par réflexion:\]
 Non, non j'y vais moi-même. \[Bas, au Comte, en s'en allant.\] Ayez les
yeux sur eux, je vous prie.
                                \Scene
                                      
\( \4, \1, \3.\)

\4
 Ah! que nous l'avons manqué belle il allait me donner le trousseau. La
clef de la Jalousie n'y est-elle pas?
\3
 C'est la plus neuve de toutes.

                                \Scene
                                      
\( \4, \1, \3, \2, revenant. \)
\2, \[à part\]
 Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit Barbier. \[A
Figaro.\] Tenez. \[Il lui donne le trousseau.\]
 Dans mon cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.
\4
 La peste! il y ferait bon, méfiant comme vous êtes! \[à part, en s'en
allant.\] Voyez comme le Ciel protège l'innocence!

                               \Scene
                                      
\( \2, \1, \3. \)
\2, \[bas, au Comte\]
 C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.
\1, \[bas\]
 Il m'a l'air d'un fripon.
\2
 Il ne m'attrapera plus.
\1
 Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.
\2
 Tout considéré, j'ai pensé qu'il était plus prudent de l'envoyer dans ma
chambre que de le laisser avec elle.
\1
 Ils n'auraient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.
\3
 Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?
\[Ici  l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée.\]
\2, \[criant\]
 Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber
dans l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!\points   \[Il
court dehors.\]
                                \Scene
                                      
\( \1, \3 \)
\1
 Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.
Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.
\3
 Ah, Lindor!
\1
 Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de
vous ce matin, je me suis vu forcé\points  

                                \Scene
                                      
\( \3, \2, \4, \1. \)
\2
 Je ne m'étais pas trompé; tout est brisé, fracassé.
\4
 Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
l'escalier. \[Il montre la clef au Comte.\] Moi, en montant, j'ai accroché
une clef\points  
\2
 On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clef! L'habile homme!
\4
 Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.

                                \Scene
                                      
\( \persona{Les Acteurs Pr\'ec\'edent}, \5 \)
\3, \[effrayée, à part\]
 Don Bazile!\points  
\1, \[à part\]
 Juste Ciel!
\4, \[à part\]
 C'est le Diable!
\2 \[va au-devant de lui\]
 Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc
point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avait fort effrayé sur
votre état; demandez-lui, je partais pour aller vous voir; et s'il ne
m'avait point retenu\points  
\5, \[étonné\]
 Le Seigneur Alonzo?
\4 \[frappe du pied\]
 Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe\points  
Chienne de pratique!
\5, \[regardant tout le monde\]
 Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?\points  
\4
 Vous lui parlerez quand je serai parti.
\5
 Mais encore faudrait-il\points  
\1
 Il faudrait vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque
chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir
donner une leçon de musique à votre place.
\5, \[plus étonné\]
 La leçon de musique!\points   Alonzo!\points  
\3, \[à part, à Bazile\]
 Eh! taisez-vous.
\5
 Elle aussi!
\1, \[bas, à Bartholo\]
 Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.
\2, \[à Bazile, à part\]
 N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
élève; vous gâteriez tout.
\5
 Ah! ah!
\2, \[haut\]
 En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre élève.
\5, \[stupéfait\]
 Que mon élève!\points   \[Bas.\] Je venais pour vous dire que le Comte est
déménagé.
\2, \[bas\]
 Je le sais, taisez-vous.
\5, \[bas\]
 Qui vous l'a dit?
\2, \[bas\]
 Lui, apparemment!
\1, \[bas\]
 Moi, sans doute: écoutez seulement.
\3, \[bas, à Bazile\]
 Est-il si difficile de vous taire?
\4, \[bas, à Bazile\]
 Hum! Grand escogriffe! Il est sourd!
\5, \[à part\]
 Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
secret!
\2, \[haut\]
 Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?\points  
\4
 Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.
\2, \[à Bazile\]
 Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?
\5, \[effaré\]
 De l'homme de Loi?
\1, \[souriant\]
 Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?
\5, \[impatient\]
 Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.
\1, \[à Bartholo, à part\]
 Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.
\2, \[bas, au Comte\]
 Vous avez raison. \[A Bazile.\] Mais quel mai vous a donc pris si
subitement?
\5, \[en colère\]
 Je ne vous entends pas.
\1 \[lui met, à part, une bourse dans la main\]
 Oui, Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état
d'indisposition où vous êtes?
\4
 Il est pâle comme un, mort!
\5
 Ah! je comprends\points  
\1
 Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous
faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.
\4
 Il a la physionomie toute renversée. Allez vous coucher.
\2
 D'honneur, il sent la fièvre d'une lieue. Allez vous coucher.
\3
 Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
coucher.
\5, \[au dernier étonnement\]
 Que j'aille me coucher!
\persona{Tous Les Acteurs Ensemble}
 Eh! sans doute.
\5, \[les regardant tous\]
 En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je
sens que Je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.
\2
 A demain, toujours, si vous êtes mieux.
\1
 Bazile! je serai chez vous de très bonne heure.
\4
 Croyez-moi, tenez-vous bien chaudement dans votre lit.
\3
 Bonsoir, Monsieur Bazile.
\5, \[à part\]
 Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse\points  
\persona{Tous}
 Bonsoir, Bazile, bonsoir.
\5, \[en s'en allant\]
 Eh bien! bonsoir donc, bonsoir. \[Ils l'accompagnent tous en
riant.\]

                                \Scene
                                      
\( \persona{Les Acteurs Pr\'ec\'edents}, excepté \5 \)

\2, \[d'un ton important\]
 Cet homme-là n'est pas bien du tout.
\3
 Il a les yeux égarés.
\1
 Le grand air l'aura saisi.
\4
 Avez-vous vu comme il parlait tout seul? Ce que c'est que de nous!
\[A Bartholo.\] Ah çà, vous décidez-vous, cette fois? \[Il lui pousse un
fauteuil très loin du Comte, et lui présente le linge.\]
\1
 Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de
l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. \[Il s'approche et lui parle
bas à l'oreille.\]
\2, \[à Figaro\]
 Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de
vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir\points  
\1, \[bas, à Rosine\]
 Nous avons la clef de la jalousie, et nous serons ici à minuit.
\4 \[passe le linge au cou de Bartholo\]
 Quoi voir? Si c'était une leçon de danse, on vous passerait d'y
regarder; mais du chant\points   Ahi, ahi!
\2
 Qu'est-ce que c'est?
\4
 Je ne sais ce qui m'est entré dans l'oeil. \[Il rapproche sa tête.\]
\2
 Ne frottez donc pas.
\4
 C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
fort?
Bartholo prend la tête de Figaro, regarde pardessus, le pousse violemment
et va derrière les Amants écouter leur conversation.
\1, \[bas, à Rosine\]
 Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras
pour rester ici\points  
\4, \[de loin, pour avertir\]
 Hem!\points   hem!\points  
\1
 Désolé de voir encore mon déguisement inutile\points  
\2, \[passant entre deux\]
 Votre déguisement inutile!
\3, \[effrayée\]
 Ah!\points  
\2
 Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux mêmes, en ma
présence, on m'ose outrager de la sorte!
\1
 Qu'avez-vous donc, Seigneur?
\2
 Perfide Alonzo!
\1
 Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que
Mademoiselle a pour devenir votre femme.
\3
 Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour tout
bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!
\2
 Ah! qu'est-ce que j'entends!
\3
 Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main à celui qui
pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien
sont retenus contre toute justice. \[Rosine sort.\]

                               \Scene
                                      
\( \2, \4, \1. \)
\2
 La colère me suffoque.
\1
 En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme\points  
\4
 Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un
vieillard.
\2
 Content! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
des envies\points  
\4
 Je me retire, il est fou.
\1
 Et moi aussi; d'honneur, il est fou.
\4
 Il est fou, il est fou\points   \[Ils sortent.\]

                                \Scene
                                      
\( \2, seul, les poursuit.\)

\0 Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites
ici l'office, et qui puisse vous emporter tous!\points   Je suis fou!\points   Je les
ai vus comme Je vois ce pupitre\points   et me soutenir ef\-fron\-té\-ment!\points   Ah! il
n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher.
Holà, quelqu'un!\points   Ah! j'oublie que je n'ai personne\points   Un voisin, le
premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y a de quoi
perdre l'esprit!
\spatium{2ex}
\(Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit 
d'o\-ra\-ge, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de la
Musique du \textup{Barbier}.\)


\Acte
                                      
                                     
\( Le Théâtre est obscur.\)
                                      
                                     
                              \Scene
                                     
\( \2, \5, une lanterne de papier à la main.\)
\2
 Comment Bazile, vous ne le connaissez pas? ce que vous dites est-il
possible?
\5
 Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferais toujours la même
réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait, il
se pourrait que ce fût le Comte lui-même.
\2
 A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?
\5
 Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendais rien; et dans les cas
difficiles à juger, une bourse d'or me paraît
 toujours un argument sans réplique. Et puis, comme dit le proverbe, ce
qui est bon à prendre\points  
\2
 J'entends, est bon\points  
\5
 A garder.
\2, \[surpris\]
 Ah! ah!
\5
 Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des
variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?
\2
 En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
posséder?
\5
 Ma foi non, Docteur. En toute espèce de biens, pos\-sé\-der est peu de
chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme
dont on n'est point aimé, c'est s'exposer\points  
\2
 Vous craindriez les accidents?
\5
 Hé! hé! Monsieur\points   on en voit beaucoup, cette année. je ne ferais point
violence à son coeur.
\2
 Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
meure de ne l'avoir pas,
\5
 Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.
\2
 Ainsi ferai-je, et cette nuit même.
\5
 Adieu donc.  Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre
tous plus noirs que l'enfer.
\2
 Vous avez raison.
\5
 La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.
\2
 Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,
sans le vouloir, l'usage que J'en dois faire auprès d'elle.
\5
 Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.
\2
 Pourquoi pas plus tôt? ,
\5
 Impossible: le Notaire est retenu.
\2
 Pour un mariage?
\5
 Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa nièce qu'il marie.
\2
 Sa nièce? il n'en a pas.
\5
 Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.
\2
 Ce drôle est du complot, que diable!
\5
 Est-ce que vous penseriez?\points  
\2
 Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ avec
vous.
\5
 Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous
servir. Que faites-vous donc?
\2
 Je vous reconduis: n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
Figaro! Je suis seul ici.
\5
 J'ai ma lanterne.
\2
 Tenez, Bazile, voilà mon passe-partout, je vous attends, je veille; et
vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera dans la
nuit.
\5
 Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.

                                \Scene
                                      
\( \3, Seule, sortant de sa chambre.\)

\0 Il me semblait avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne
vient point! Ce mauvais temps même était propre à le favoriser. Sûr de ne
rencontrer personne\points   Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée! Quel bruit
entends-je?\points   Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons.

                                \Scene
                                      
\( \3, \2\)
\2 \[rentre avec de la lumière\]
 Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre
appartement\points  
\3
 Je vais me retirer.
\2
 Par le temps affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
choses très pressées à vous dire.
\3
 Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée
le Jour?
\2
 Rosine, écoutez-moi.
\3
 Demain je vous entendrai.
\2
 Un moment, de grâce.
\3
 S'il allait venir!
\2 \[lui montre sa lettre\]
 Connaissez-vous cette lettre?
\3 \[la reconnaît\]
 Ah! grands Dieux!\points  
\2
 Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre
âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.
\3
 Je n'en puis plus.
\2
 Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva\points  
\3, \[étonnée\]
 Au Comte Almaviva!
\2
 Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussitôt qu'il l'a reçue, il en a
fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.
\3
 Le Comte Almaviva!\points  
\2
 Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine,
rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on
vous attirait. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment pour
écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus
abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet élève supposé
de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du Comte,
allait vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous tirer.
\3, \[accablée\]
Quelle horreur!\points   quoi Lindor!\points   quoi ce jeune homme!\points  
\2, \[à part\]
 Ah! c'est Lindor.
{\pretolerance=300
\3
 C'est pour le Comte Almaviva\points C'est pour un autre\points  
\par}
\2
 Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.
\3, \[outrée\]
 Ah! quelle indignité!\points   Il en sera puni\points   Monsieur, vous avez désiré
de m'épouser?
\2
 Tu connais la vivacité de mes sentiments.
\3
 S'il peut vous en rester encore, je suis à vous.
\2
 Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.
\3
 Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!\points   Apprenez que dans
peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
vous dérober la clef.
\2, \[regardant au trousseau\]
 Ah! les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.
\3, \[avec effroi\]
 Ah! Monsieur, et s'ils sont armés?
\2
 Tu as raison; je perdrais ma vengeance. Monte chez Marceline:
enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et
l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le
plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour te
dédommagera\points  
\3, \[au désespoir\]
 Oubliez seulement mon erreur. (à part.) Ah, je m'en punis assez!
\2, \[s'en allant\]
 Allons nous embusquer. A la fin je la tiens. \[Il sort.\]

                                \Scene
                                      
\( \3, seule.\)

\0 Son amour me dédommagera!\points Malheureuse!\points \[Elle tire
son mouchoir, et s'abandonne aux larmes.\] Que faire?\points Il
va venir. Je veux rester, et feindre avec lui, pour le contempler
un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera
mon préservatif\points Ah! j'en ai grand besoin. Figure noble! Air
doux! une voix si tendre!\points et ce n'est que le vil agent d'un
corrupteur! Ah, malheureuse! malheureuse!\points Ciel! on ouvre la
jalousie! \[Elle se sauve.\]


                                 \Scene
                                      
\( \1, \4, enveloppé d'un manteau, paraît à la fenêtre. \)

\4 \[parle en dehors\]
 Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?
\1, \[en dehors\]
 Un homme?
\4
 Non.
\1
 C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.
\4 \[saute dans la chambre\]
 Ma foi, je le crois\points   Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la
foudre et les éclairs.
\1, \[enveloppé d'un long manteau\]
 Donne-moi la main. \[Il saute à son tour.\] A nous la victoire!
\4 \[jette son manteau\]
 Nous sommes tout percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?
\1
 Superbe pour un amant.
\4
 Oui, mais pour un confident?\points   Et si quelqu'un allait nous surprendre
ici?
\1
 N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude: c'est de la
déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.
\4
 Vous avez pour vous trois passions toutes-puissantes sur le beau sexe:
l'amour, la haine, et la crainte.
\1 \[regarde dans l'obscurité\]
 Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
audacieux.
\4
 Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles. Au surplus, si son amour est
tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne doutera
plus de vos sentiments.

                                \Scene
                                      
\( \1, \3, \4 \)
                                      
\( Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table. \)

\1
 La voici. Ma belle Rosine!\points  
\3, \[d'un ton très composé\]
 Je commençais, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
\1
 Charmante inquiétude!\points   Mademoiselle, il ne me convient point d'abuser
des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un infortuné;
mais, quelque asile que vous choisissiez, je jure mon honneur\points  
\3
 Monsieur, si le don de ma main n'avait pas dû suivre à l'instant celui de
mon coeur, vous ne seriez pas ici. Que la né\-ces\-si\-té justifie à vos yeux ce
que cette entrevue a d'irrégulier!
\1
 Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
naissance!\points  
\3
 La naissance, la fortune! Laissons là les jeux du hasard, et si vous
m'assurez que vos intentions sont pures\points  
\1, \[à ses pieds\]
 Ah! Rosine, je vous adore!\points  
\3, \[indignée\]
 Arrêtez, malheureux!\points   vous osez profaner!\points   Tu m'adores!\points   Va! tu
n'es plus dangereux pour moi; j'attendais ce mot pour te détester. Mais
avant de t'abandonner au remords qui t'attend, \[en pleurant\] apprends
que je t'aimais; apprends que je faisais mon bonheur de partager ton
mauvais sort. Misérable Lindor! j'allais tout quitter pour te suivre. Mais
le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l'indignité de cet affreux
Comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce
témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre?
\1, \[vivement\]
 Que votre Tuteur vous a remise?
\3, \[fièrement\]
 Oui, je lui en ai l'obligation.
\1
 Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
je m'en servis pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver l'instant
de vous en informer. Ah, Rosine! Il est donc vrai que vous m'aimiez
véritablement!\points  
\4
 Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même\points  
\3
 Monseigneur! que dit-il?
\1, \[jetant son large manteau, paraît en habit magnifique\]
 O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis le
Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six mois.
\3 \[tombe dans les bras du Comte\]
 Ah!\points  
\1, \[effrayé\]
 Figaro?
\4
 Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais
de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu
qu'elle est belle!
\3
 Ah! Lindor!\points   Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allais me donner
cette nuit même à mon Tuteur.
\1
 Vous, Rosine!
\3
 Ne voyez que ma punition! j'aurais passé ma vie à vous détester. Ah
Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent qu'on
est faite pour aimer?
\4 \[regarde à la fenêtre\]
 Monseigneur, le retour est fer\-mé; l'échelle est enlevée.
\1
 Enlevée!
\3, \[troublée\]
 Oui, c'est moi\points   c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il
m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et
va venir avec main-forte.
\4 \[regarde encore\]
 Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.
\3, \[courant dans les bras du Comte, avec frayeur\]
Ah Lindor!\points  
\1, \[avec fermeté\]
 Rosine, vous m'aimez. Je ne crains personne; et vous serez ma femme.
J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux vieillard!\points  
\3
 Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon coeur est si plein, que la
vengeance ne peut y trouver place.

                                \Scene
                                      
\(  \8, \5, \persona{Les Acteurs Pr\'ec\'edents}\)
\4
 Monseigneur, c'est notre Notaire.
\1
 Et l'ami Bazile avec lui!
\5
 Ah! qu'est-ce que j'aperçois?
\4
 Eh! par quel hasard, notre ami\points  
\5
 Par quel accident, Messieurs\points  
\8
 Sont-ce là les futurs conjoints?
\1
 Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, chez
le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons
que vous saurez. Avez-vous notre contrat?
\8
 J'ai donc l'honneur de parler à Son Excellence Monseigneur le Comte
Almaviva?
\4
 Précisément.
\5, \[à part\]
 Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-partout.
\8
 C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
point: voici le vôtre; et c'est ici celui du Seigneur Bartholo avec la
Signora\points   Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs qui
portent le même nom.
\1
 Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.
\[Ils signent.\]
\5
 Mais, Votre Excellence\points   je ne comprends pas\points  
\1
 Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et vous étonne.
\5
 Monseigneur\points   Mais si le Docteur\points  
\1, \[lui jetant une bourse\]
 Vous faites l'enfant! Signez donc vite.
\5, \[étonné\]
 Ah! ah!\points  
\4
 Où donc est la difficulté de signer?
\5, \[pesant la bourse\]
 Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une
fois, il faut des motifs d'un grand poids\points   \[Il signe.\]


                         \Scene
                                      
\(  \2, \persona{un Alcade}, \persona{des Alguazils}, 
        \persona{des Valets} avec des flambeaux, et
        \persona{Les Acteurs Pr\'ec\'edents}\)

\2 \[voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse
grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à la gorge.\]
 Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.
\8
 C'est votre Notaire.
\5
 C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?
\2
 Ah! Don Bazile. Eh! comment êtes-vous ici?
\5
 Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas?
\9, \[montrant Figaro\]
 Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à
des heures indues?
\4
 Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du
soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de Son Excellence le Comte
Almaviva.
\2
 Almaviva.
\9
 Ce ne sont donc pas des voleurs?
\2
 Laissons cela.  Partout ailleurs, Monsieur le Com\-te, je suis le
serviteur de Votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du
rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous retirer.
\1
 Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup, est la
préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant à
moi volontairement.
\2
 Que dit-il, Rosine?
\3
 Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devais-je pas cette nuit même
être vengée d'un trompeur? Je le suis.
\5
 Quand je vous disais que c'était le Comte lui-même, Docteur!
\2
 Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?
\8
 Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.
\2
 Comment, Bazile! vous avez signé?
\5
 Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
d'arguments irrésistibles.
\2
 Je me moque de ses arguments. J'userai de mon autorité.
\1
 Vous l'avez perdue, en en abusant.
\2
 La demoiselle est mineure.
\4
 Elle vient de s'émanciper.
\2
 Qui te parle à toi, maître fripon?
\1
 Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et
riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,
prétend-on me la disputer?
\2
 Jamais on ne l'ôtera de mes mains.
\1
 Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Lois;
et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la
violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens
de tous ceux qu'on opprime.
\9
 Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage
indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
Pupille, dont il faudra qu'il rende compte.
\1
 Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien
\4
 Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.
\2, \[irrité\]
 Ils étaient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!
\5
 Quel guêpier? Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
vous reste; et\points  
\2
 Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je
me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? \[Il signe.\]
\4, \[riant\]
 Ah, ah, ah, Monseigneur; ils sont de la même famille.
\8
 Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
deux Demoiselles qui portent le même nom?
\4
 Non, Monsieur, elles ne sont qu'une.
\2, \[se désolant\]
 Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!
Ah! je me suis perdu faute de soins.
\4
 Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la \textit{Précaution inutile}.
\endDrama
\end{document}
   
